Jours intranquilles
Chroniques algériennes d'un retour (1993-2002)

Photographies de Bruno Boudjelal (Algérie/France)

 

 

Présentation

En juin 1993, je suis allé en Algérie pour la première fois pour y effectuer un reportage photographique sur Alger. Seulement, ce premier voyage en Algérie résonnait en moi d'une façon toute particulière. C'était la première fois que je foulais la terre où était né mon père et dont je ne savais rien jusque-là.
En effet, mon père est algérien et ma mère est française, mais mon origine algérienne m'a toujours été tue. Jusqu'il y a huit ans, je n'avais jamais rencontré ma famille paternelle dont je ne savais rien. Je ne connaissais que le lieu de naissance de mon père, rapidement lu sur le livret de famille, mais cela suffira pour les retrouver, un jour de mai 1993, dans un petit village de la région de Sétif, où une rangée de femmes en pleurs m'accueillit par une volée de youyous ! Mais cette première prise de contact - malgré l'émotion des retrouvailles - s'est faite dans des conditions difficiles car liées à l'actualité de ce pays : prêches de Madani de Belhadj à la mosquée dite des Afghans à Belcourt, attentats et assassinats perpétrés sur tout ressortissant étranger, climat de suspicion et d'insécurité, "ninjas" sillonnant les rues d'Alger...
C'est donc tout naturellement qu'à la quête d'identité s'est ajouté le regard documentaire posé sur l'Algérie que je découvrais alors et commençais à photographier. Lors du second voyage, j'ai réussi à convaincre mon père de retourner voir sa famille qu'il avait quittée quarante-cinq ans auparavant sans jamais leur donner signe de vie depuis. Ces retrouvailles furent pour moi l'occasion de faire connaissance avec une réalité qui était moins manichéenne que celle présentée par les médias. Je décidai alors de retourner régulièrement en Algérie et cela malgré le fait que l'Algérie soit l'un des pays les plus difficiles à approcher de nos jours. En effet, il était évident pour moi que je devais travailler sur le pays où est né mon père, où vit ma famille paternelle qui m'a si chaleureusement accueilli et ouvert son coeur ; pays de mes origines où s'enracine toujours, déjà, mon futur.
Ainsi au fil du temps et de mes différents voyages (juillet et novembre 1997, avril et juillet-août 1999, août-septembre 2001, avril 2002), un récit s'est progressivement construit mêlant narration et documentation ; un récit en images qui tente d'approcher une réalité fort complexe. Mais plus cette réalité est complexe, plus la diffraction des points de vue est intéressante. Ainsi l'autobiographique se mêle à l'écriture d'un journal photographique, sorte de carnet de bord où s'impriment mes impressions, sensations, pensées du moment ; et à une documentation sur la condition de vie des Algériens (la condition des femmes, la situation des jeunes, les réalités urbaines et rurales...) que je rencontre là-bas tout au long de mes journées, de mes errances quotidiennes en quête de vérité. Ce travail qui s'élabore petit à petit, chaque voyage étant une pierre participant à l'élaboration de l'édifice final pourtant forcément fragmentaire, récit qui se construit peu à peu et où le photographe se laisse gouverner par la "réalité", par la présence de ce qui est là et qui exige d'être montré - "montrer" ne pouvant être qu'une façon de raconter -, que cette réalité soit d'ordre documentaire ou d'ordre autobiographique.

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